Depuis la fin du CM2 ma mère voulait en fait me faire rentrer au collège Paul Bert qui se trouvait au centre-ville pour deux raisons. La première concernait la musique : comme j'étais depuis deux ans à l'École de Musique de la ville, ce collège proposait des classes à horaires aménagées, c'est à dire qu'il permettait aux jeunes musiciens du conservatoire de mieux concilier études et musique car les heures de solfège et d'instrument étaient incluses comme cours dans l'emploi du temps du collège. La deuxième raison était que ce collège était mieux réputé que Henri-Dunant et que pour ma mère, il était mieux de faire rentrer sa fille dans un collège de petits-bourges plutôt qu'elle étudie dans un collège placé en « quartier sensible ».
De ce point de vue là j'ai retardé du mieux que je pouvais mon entrée parce que élevée à la mentalité Netrevillienne, dans ma tête, Bourge est égal à : sale petit friqué qui se la pète!
Quand je suis arrivée en quatrième à Paul Bert, ce n'était pas un choc de culture que j'ai eu, j'étais rentrée dans une autre dimension! Pas un seul black ni un rebeu dans la cour, une classe qui ne faisait aucun chahut en cours, des profs à l'ancienne (une petite dédicace à ce cher Monsieur Godart!) et des prénoms de camarades tout droits sortis d'un roman de la Comtesse de Ségur (Pierre-Marie, Maxence, Marie-Charlotte, Jean-Sébastien ...).
Ils étaient soit hippies, soit skateurs et dans le pire des cas, des shales qui se fringuaient dans les boutiques de marques semblables à celles de la rue Etienne Marcel à Paris!
Com-Eight, Two-Hight, Roca Wear et Billal Wear devaient faire place à Kanabeach, Osiris, et Volcom.
Mes camarades eux, me dévisageaient et me regardaient comme une bête curieuse quand ils ont su que je venais de Netreville: « Haaan Netreville!!!C'est pas trop dangereux là bas??? ».
J'étais en 4emeF, l'une des classe les plus élitiste du collège, car allez savoir pourquoi, les élèves musiciens étaient les plus intelligents, les plus riches, et les plus...spéciaux!
Leur langage d'abord m'a retourné: à Paul Bert, il fallait s'y connaître en langage soutenu pour forger le respect: tu disais « condisciple »,« archaïque », ou « pléonasme » et on te regardait plein d'admiration...car je vais vous dire, ce qui fait la grande différence entre le collège bourge et le collège de cailleras, c'est que le statut d'intello est envié chez les bourges, et déprécié chez les racailles car on trouve justement que la « tête d'ampoule » à cette image de péteux lèche-cul des profs, voire de « grosse balance ».Si à Paul Bert faire de la lèche était un sport national, les intellectuels de ma classe s'autorisaient quelque fois à être des rebelles de la life en utilisant le verlan pour appeler ses condisciples (P-M pour Pierre-Marie, Line-Cé pour Celine, Phie-So pour Sophie...), ou alors ils détournaient du latin pour faire de nouvelles expressions plus stylées.
(« Je suis un DEUS! » signifiant : je suis un Dieu).Oui, c'était...spécial comme ambiance !
C'est à Paul-Bert que j'ai découvert pour la première fois l'ambiance compétitive que disputaient les intellos entre eux. Déjà, j'en étais exclue parce que je n'étais pas assez « entraînée » pour y participer (traduction : J'avais un niveau scolaire de ZEP!) mais aussi parce que je les trouvais tellement infects à jouer les modestes (« Han là là ce contrôle je l'ai trooop raté!! » par exemple voulait dire « je vais avoir 19/20! »), à jouer les ados modèles alors qu'ils n'étaient qu'en vérité de beaux faux-culs.
C'est dans ce milieu que j'ai compris ce qu'était l'hypocrisie, et à quel point ces gens étaient lâches, puants et pathétiques. Car au début à mon entrée, si j'étais plutôt bien accueillie (même si je me sentais à l'écart de leurs délires bizarres) j'ai vite compris que cette classe fonctionnait comme une association de malfaiteurs. Plus tu te montrais populaire, brillant et faussement modeste sur ton travail, moins tu recevais de critique derrières ton dos sur ta gueule, ton caractère, ta façon de t'habiller...J'ai dis moins tu recevais de critiques parce que personne n'était épargné: il y avait toujours les éternels jaloux des winners avec une conduite irréprochable, mais c'était surtout les personnages effacés comme moi qui étaient les plus touchés par ces médisances, et souvent avec des arguments gratuits parce qu'ils avaient du mal justement à reprocher quelque chose aux gens qui ne faisaient rien! Je me souviens avoir su que pas grand monde ne m'appréciait dans la classe à cause de mon visage: « on ne me sentait pas! ».C'est ça dîtes que j'étais moche pendant que vous y êtes! Vous aviez le droit j'avais de l'acné et une coupe de mec à cette époque!(Cela dit je n'avais plus mon appareil dentaire).
Dans cette ambiance perpétuelle de complot, j'essayais de m'en tenir le plus à l'écart et d'éviter la bande de musiciens au maximum parce que je ne pouvais pas rester éternellement avec des gens à qui on ne peut avoir aucune confiance, j'ai préféré m'allier avec des gens de la même condition sociale que moi, tels que Eileen, Marie-Charlotte et Emilie parce qu'on avait un peu prés la même mentalité. Je ne comprenais pas d'ailleurs, comment ils pouvaient rester tous unis, faire la bande d'amis soudés alors qu'ils passaient leur temps à se tirer dans les pattes.
Cela dit, ils restaient ensemble sûrement parce qu'ils avaient conscience de leur grosse influence sur la classe, voire sur le collège quand j'étais en 3ème. Ce groupe, c'était un peu une élite. Comme ils étaient des « artistes », ils faisaient semblant d'être vachement ouverts à tout mais puisqu'ils étaient issus d'un milieu bourgeois, cela restait un cercle fermé. Moi je surnommais ce groupe l'Intelligentsia parce qu'ils étaient des intellectuels, fils d'intellectuels (souvent des profs d'écoles privées) destinés à faire élever leur futur progéniture d'intellectuels dans le respect de la culturrrre!Vive les sorties aux théaââtrrre, les concerts de musique classique, de jazz ou alors de la world music pour le côté « Je suis super ouvert d'esprit », les galeries d'art, et pour les plus courageux, des débats littéraires et philosophiques.
L'intelligentsiade ma ville de province fascine non seulement par son savoir, mais aussi parce que beaucoup de parisiens s'y incrustent. De toute manière, les membres de l'Intelligentsia sont tellement riches qu'ils peuvent se permettre de voyager à Paris autant qu'ils le veulent.
Je sais que ma mère a toujours voulu que je rentre dans cette élite, elle qui a toujours insisté sur les bonnes manières, ma façon de se tenir, qui m'obligeait à abandonner la lecture des BD pour celle des romans...c'est elle qui m'a inscrite à l'école de Musique sans me donner mon avis, c'est elle aussi qui voulait enrichir ma culture en me traînant dans les musées, les théâtres...Elle a toujours voulu être une femme du monde mais elle a une vision trop fantasmée et déformée de ce milieu, elle voulait que je réussisse là où elle avait échoué. Ce n'est pas que j'en veux à ma mère de m'avoir fait atterrir là dedans parce qu'il faut dire que cela m'a beaucoup servi, mais elle m'a quand même poussée à suivre cette bande de guignols provinciaux qui se prenaient pour des bobos parisiens.
En plus si il n'y avait que ça...en 3ème j'ai recommencé à être une victime à cause d'une sale bande de pétasse composé de Fouchtra, Sylvie et Edwina. Qu'est-ce que j'avais fais encore?!Bah... rien!
Elles me sont tombées dessus comme ça, au mauvais endroit, au mauvais moment, c'est à dire dans les toilettes quand elles fumaient en cachette leurs clopes. Parce que j'appartenais à une classe que toute les (fausses) racailles du collège détestaient, parce que je commençais paraît-il à avoir la même attitude de petite péteuse, et parce qu'elle ont vu rapidement que j'étais facilement impressionnable. Fouchtra était la grosse meneuse, c'était la fille que tout le monde craignait parce qu'elle se battait comme un bonhomme. Toujours est-il que je ne sais plus comment je me suis retrouvée à me faire racketter des clopes par elles (parce que ça faisait au moins deux ans que je ne fumais plus!), puis ensuite par tous les fumeurs du collège venant en bande pour faire pression sur moi. Cela avait duré quatre mois. Quatre mois durant lesquels je devais donner au moins dix cigarettes par jour, soit je les payais de ma poche, soit j'en piquais à ma mère. J'essayais d'esquiver au maximum Fouchtra et ses sbires, ainsi que les autres bandes. Je n'avais plus de vie sociale, je me montrais peu, j'essayais de manger le moins possible à la cantine parce que c'était à ce moment là que j'étais la plus repérable. Même hors du collège, j'étais dans un état de peur permanente: peur que l'on s'avance vers moi, peur que l'on me menace, peur que l'on m'humilie devant les autres lorsque l'on me disait: « T'as intérêt à les avoir demain, pétasse! ».J'ai caché mes larmes au plus profond de moi, ceux de ma classe me donnaient du soutien « passif » pour faire bonne impression devant les profs et la directrice (« Mais il faut leur dire non Rénata! T'es en train de te ruiner là! ») mais en vérité ils n'en avaient rien à foutre de mon sort. Alors, pour garder le peu de dignité qu'il me restait, je masquais ma peine sous un sourire forcé et faisait semblant de sympathiser avec l'ennemi quand il réclamait ardemment son dû. Quand Fouchtra s'est fait virer du collège parce qu'elle avait roué de coups une fille qui s'était mise à me défendre je pensais que c'était la fin du calvaire. Tu parles! Tout d'abord, les gens à Paul Bert, et même ceux de ma classe se sont mis à transformer Fouchtra en victime (« Elle a une vie difficile la pauvre... ») et puis Edwina et Sylvie n'avaient pas lâché l'affaire, ainsi que les autres groupes, trop contents de pouvoir s'offrir des clopes gratuites.
Le destin a voulu que quelque semaines après son renvoi Fouchtra retrouve où est-ce que j'habitais, et là, craquage total: à deux reprises elle s'est mise à gueuler avec Edwina chez moi à minuit!
Là, c'en était trop. J'ai du tout expliquer à ma mère, ma s½ur et mon père. C'est lui qui a été le plus en colère parce qu'il ne comprenait pas pourquoi je lui avais caché. Il m'a même dit que c'était bien fait pour ma gueule! Comme d'habitude, ma mère m'a juste dit qu'elle me comprenait sans faire quelque chose pour que cela change. Mon père, comme d'habitude s'en est chargé à sa place en jouant son rôle de Barracuda, et s'est donc mis à flanquer la frousse à Edwina et Fouchtra en venant les voir et les engueuler. J'ai reçu leurs plates excuses mais elles ne m'ont pas demandé pardon pour autant. Les rares fois où je les ai encore revues elles me lançaient plutôt des gros regards de haine! D'ailleurs, en début de mon année de seconde elles se sont mise à me tagguer mon portail au feutre à coup de « Rénata grosse pute! Tu te crois trop belle! T'es un sale thon! Tu trouveras jamais de mec etc. »Les inscriptions se sont effacées avec la pluie.
Cette histoire de racket s'est terminée à la fin du brevet. J'avais tellement la haine de m'être rabaissé à ce point que j'ai décidé qu'il fallait que plus jamais on voie que j'étais faible. A la rentrée du lycée je suis devenue complètement froide, je rembarrais tous les cons à la recherche de clopes qui me reconnaissaient parce qu'ils n'étaient plus nombreux. Je recroisais Sylvie ou Edwina mais je n'avais plus peur d'elles .J'ai coupé les ponts volontairement avec tout ceux que je connaissais de Paul Bert sauf Eileen, Jean-Sébastien, Emilie et Marie-Charlotte.
L'arrivée au lycée général fut un grand changement dans ma perception du système scolaire, parce que la loi du plus fort n'existait (presque) plus. Comme on remarque que les terreurs du collège se dirigent plutôt vers les BEP, l'ambiance des classes générales sent nettement moins la jungle...il existait encore un esprit de compétition et d'hypocrisie dans ma classe de seconde, mais je me souviens avoir bien rigolé toute l'année parce que tout le monde se lâchait.
C'est pendant cette année que j'ai commencée à m'améliorer socialement parlant, et physiquement mon visage avait repris forme humaine.
Au lycée j'ai retrouvé tous les anciens de Netreville mais il y avait comme un gouffre.
Je ne sais pas s'ils étaient au courant de mon histoire mais je me suis sentie étrangement seule d'un coup. C'est vrai que je n'avais plus de temps de prendre de leurs nouvelles, de traîner dans le quartier mais c'était comme si ils ne me connaissaient plus. Pire, je me suis sentie trahie par Cecile et Sandra qui ont changé de fusil d'épaule car elles sont devenues amies avec mes ennemies les plus coriaces: Emma et Tamara! Comme je le disais précédemment dans la partie sur Netreville, Emma a formé une espèce de club où sont rassemblées toutes les filles qui me détestent, notamment avec Abigaël. En début de seconde, ces deux connes me sont tombés dessus par hasard (au mauvais endroit, au mauvais moment!) et Emma m'a fait quasiment la morale sur ce que j'avais fait à Abigaël, et elle m'a clairement comprendre qu'elles chercheraient à se venger. Pfff c'est dingue qu'on puisse être à ce point rancunier! J'avais 12 ans quand j'ai envoyé les lettres d'insultes (c'était même pas des menaces!), et Emma elle, qu'est-ce que je lui ai fait de vraiment offensant dans toute sa vie? Un doigt d'honneur quand j'avais 9 ans! Je n'ai jamais vu des filles aussi puériles! En plus elles croyaient encore me faire peur avec leur gabarit de naines maigrichônnes! Elles n'ouvraient leur gueules que quand elles étaient en bande, à cette âge ça en devenait pathétique.
Bref, pendant un an Emma (l'histoire d'Abigaël n'était qu'un prétexte en fait) a cru qu'elle allait me foutre les chocottes en me faisant le coup du regard méprisant à la Fouchtra à chaque fois que je la croisais au bahut, elle voulait aussi me mettre un coup de pression en squattant quotidiennement devant la maison de ma voisine Sandra , ça lui est arrivé aussi de m'insulter à la manière de Fouchtra (« T'es moche! Tu te crois trop belle alors que t'as pas de mec etc. »), sauf que moi, ayant vécu tout cela l'année dernière, j'étais blindée contre ses attaques, elles ne me touchaient plus. L'envie de lui péter sa gueule de blonde une bonne fois pour toute m'a beaucoup démangé je l'admets mais il me restait encore cette attitude passive que j'avais du mal à m'en débarrasser.
C'est comme si j'avais pris l'habitude me laisser faire, et me dire que ça leur passerait un jour ou l'autre. Cette faiblesse de caractère je l'ai perdu définitivement quand je me suis battue avec ma mère, en été avant la rentrée en première L (voir Chapitre I), j'avais pris conscience que j'avais de la force, et que si j'avais réussi à « tuer la mère », je pouvais me battre contre n'importe qui.
Depuis deux ans ma timidité et mon caractère introvertie ne me posent plus de problèmes graves, et depuis que j'ai choisi la filière littéraire au lycée, je suis enfin à ma place, je ne suis ni exclu pour la bonne raison que dans la classe où je suis depuis deux ans il n'y a que des rejetés de la vie!
Ah ah ah nan je rigole! C'est parce que je connais tellement de gens qui se moquent des L...
Mais sérieusement je n'ai jamais connu une classe aussi solidaire et soudée, bon il y a quelques fois des clash mais ce qui fait la force de cette classe c'est qu'elle ne fonctionne pas en clans, l'esprit de compétition est moins fort parce qu'on est une classe d'art.
Et ouais il m'a fallu attendre la première et la terminale pour apprendre à aimer l'école! Bon ça ne veut pas dire que je si je ratais mon bac, je serais heureuse de redoubler bien sur!
oO°Oo En tout cas une chose est sûre aujourd'hui, la solitude ne me fait plus peur, ainsi que le regard des autres oO°Oo